Francesco Zanone

Tous les visages,
le visage


Acryliques

7 septembre au 9 novembre 2017


Peindre est pour moi autre chose qu’un hobby, mais pas du tout un métier ou une ambition. Je ne me considère pas comme un artiste. Le mot art me fait peur. Si j’ai bien compris, on est artiste lorsqu’on arrive à entrer dans le marché de l’art, et autant que possible à s’y faire remarquer. C’est Tom Wolfe, l’auteur du «Bûcher des vanités», qui a dit quelque chose du genre: l’art, c’est le goût qu’imposent les gens qui ont du pouvoir et de l’argent. A partir de là... Je peins. Point.

Je le fais avec une certaine régularité depuis une quinzaine d’années, sans que peindre me soit indispensable. Ce qui l’est, c’est ce qui se passe dans le moment de peinture – mais je peux trouver cela avec d’autres activités avec lesquelles je chemine.

C’est quand même invraisemblable, je suis là avec mes couleurs et une feuille de papier, je cherche la bonne teinte, le bon geste, Dieu sait quoi, je suis dans la peinture. Le monde pourrait s’écrouler autour de moi. Je trouve cela magni que, cette plongée. Quand je dis « je cherche », je ne sais pas ce que je fais, bien sûr, il y a une sorte de pensée, mais elle est comme le cours d’eau dans le paysage, elle tournicote, disparaît, réappa- raît plus loin, se scinde, sautille. Cet espace est délicieux, et en même temps implacable. Je n’arrive pas à expliquer ce dernier terme, que je sens absolument exact.

Au bout du compte, le résultat, si on peut parler ainsi, est toujours en deça, décevant. Une fois qu’on l’a compris, ça va.

Même en décidant d’« expérimenter » la peinture (ça donne le sentiment d’être libre, de le dire ainsi), on ne fait pas pour autant ce qu’on veut. Comme j’ai passé ma vie professionnelle à être en relation avec les gens, la peinture, ça a été tout sauf peindre de l’humain (ce n’est pas que je l’aie décidé, c’est venu comme ça) : donc des objets, de la nature, du non-figuratif.

Et voilà qu’après toutes ces années, le visage est revenu. C’est ça l’ennui, si le visage s’impose, pas possible de feinter et de faire autre chose, car tout se bloque. Va pour le visage, mais quelle barbe ! me suis-je dit. Il y a un an, j’étais tombé sur une tête de la chapelle Sixtine (dans un livre, pas dans la rue !) – je le dis par honnêteté, parce que je ne crois pas que ça se reconnaîtra dans le travail que je présente maintenant. Michel-Ange ne sortirait pas au hit-parade de mes cent peintres préférés. J’admire sa virtuosité, mais sa peinture me laisse indi érent. Même le doigt de l’homme qui e eure celui de Dieu, géniale l’idée, mais pas un sou d’émotion là-dedans. C’est comme mettre un doigt dans la prise sans que le courant passe.

Je suis resté ainsi à peindre ce visage toute cette dernière année... (c’est pire que Quincey voyageant autour de sa chambre !). Je n’ai absolument pas essayé de le repro- duire, ou de retrouver son esprit. Il est devenu un prétexte.

Avec ce visage, le même visage, lui-même figé, insensible au temps, puisque c’est une image, une photo de peinture. Les variations de la lumière ont peu de prise sur lui, contrairement à un visage réel. Les variations se manifestent donc à partir d’une base statique, à priori répétitive à l’identique. Les variations vont venir de mon regard du moment. Il n’y a pas eu de lassitude, le regard se renouvelle à chaque fois sans s’épuiser.

Rétrospectivement, oui, la série se lasse, je constate que ma façon de traiter ce visage n’est pas infinie; à un certain point, les mêmes gestes ont tendance à être repris. Je trouve là mes limites.

Je pense avoir une sorte d’obsession, qui est d’arriver à une représentation avec un minimum de gestes. Et qu’elle reste vibrante. J’ai beaucoup été avec Morandi durant cette période, qui avec obstination a peint les mêmes « pauvres » objets dans le même lieu, sa vie durant. Je suis attiré par cette sobriété. Mais Morandi va s’enfoncer dans la matière, un peu comme Lucian Freud s’enfonce dans les chairs. Alors que je cherche à atteindre une semblable évidence, avec légèreté.

Francesco Zanone

Tous les visages, le visage

Acryliques

Exposition : du 7 septembre au 9 novembre 2017

Galerie ELA, Cafétéria des Bâtiments EL , ELA 010

Curatrice : Homeira Sunderland

Information : astie.epfl.ch ou 021 693 28 23

Text: Francesco Zanone


Last modification : 9h37, vendredi le 27 avril, 2018